Présentation des domaines nationaux de Sainte-Hélène

Présentation des domaines nationaux de Sainte-Hélène

vendredi 5 février 2016

La Maison Bertrand

Longtemps oubliée, la Maison du Grand-Maréchal Bertrand, dont la détérioration se poursuivait à grande vitesse, reprend vie. Elle a finalement prit place au milieu des divers projets de développement en vue de l’aéroport. Orchestrés par E.S.H. [Enterprise St. Helena, organisation paragouvernementale responsable du développement économique de l’île], nous ne pouvons qu’être heureux de voir que les travaux de rénovation avancent très vite. 





Vu ce matin :





A cette occasion, j’ai pensé qu’un petit retour en arrière serait utile.

Voici quelques  Extraits :
En Français
Cahiers de Sainte-Hélène du Général BERTRAND:
« 20 octobre. [1816] -- Le Grand Maréchal et sa famille vont s'établir à Longwood. Le général Bingham vient leur faire ses adieux et leur témoigner qu'il aura plaisir ê les recevoir chez lui.
Le capitaine Manzel avoue que la situation est insoutenable et qu'il ne veut pas rester. A diner, l'Empereur est gai ».



Général Baron GOURGAUD - Journal de Sainte-Hélène
- Le 20. [octobre 1816] - Bertrand et sa femme viennent habiter leur nouvelle maison.
- Le 25. [octobre 1816] - Sa Majesté me fait venir pour vérifier le poids de l'argenterie.
Nous visitons la nouvelle demeure de Bertrand, qui a l'air d'une prison ; cependant, l'Empereur paraît regretter qu'on ne nous ait pas bâti de maison à nous aussi. « Ils dépensent bien de l'argent à faire des folies ! Je serais moins en vue des factionnaires, s'il y avait une autre maison en pendant à celle de Bertrand. »
Je demande mes meubles à Darling. Il me répond que le général Las Cases ... (je l'interromps . . . ce n'est pas un général ; il continue que l'amiral Las Cases ...) C'est trop fort, et je dis au grand maréchal : « Vous voyez que la ligne courbe est le plus court chemin. J'ai demandé des meubles et ne les obtiens pas. Las Cases avait déclaré hautement n'en vouloir point ; sous main il les sollicite et on les lui donne. Sa Majesté m'a parlé d'un lit pareil au sien. Il faut que cet homme ait reçu de nouveaux ordres de ne pas donner de meubles. » Nous lisons Médée d’Euripide.

Lieutenant-Colonel Basil Jackson, - Waterloo et Sainte-Hélène
Pages 161-162 : « On était en train de construire près de Longwood, pour le comte Bertrand, une habitation dont le gros œuvre était presque terminé; j'avais à surveille: l'achèvement de l'ouvrage et le gouverneur m'avait dit de faire droit, dans la mesure du possible, aux désirs de la comtesse. Celle-ci ne perdit pas son temps, et, se prévalant de l'autorité qui m'était déléguée, elle me demanda d'ajouter il une véranda. Considérant que cette demande dépassait les intentions du gouverneur et les ordres qu'il m'avait donnés, je le consultai à ce sujet. « Faites tout ce qui est possible, me répondit-il, pour élever une véranda. » Je consultai alors la dame sur les dimensions de celle-ci. « Vous devez la faire grande, me dit-elle, pour que mes enfants puissent y jouer. » Bref, de fil en aiguille, la véranda devint une chambre de bonne dimension, et j'avais l'habitude de complimenter la comtesse sur son habileté à dresser les plans d'une véranda.
Pendant que je surveillais cette ajoute à l'habitation, j'étais en rapports constants avec cette dame et nous devenions assez intimes; mais son mari, presque toujours de service auprès de son maître, n'était guère visible; cependant j'appris à l'aimer et je le considérais comme un homme discret et sensible, mais sans capacités remarquables, et des relations plus suivies servirent à me confirmer dans mes premières impressions. »

__________________________________________









Etienne Bouges était né à Lye, dans l'Indre, le 2 juin 1795, fils d'Etienne Bouges et de Marie Dange. Il avait épousé Alphonsine Molusson, née à Clion, dans l'Indre, elle-même fille d'Augustin Molisson et d'Octavie Delignière. Il est mort le 20 février 1888 à Châteauroux, dans l'Indre, 36 rue de la Manufacture (aujourd'hui rue Ernest Renan), à l'âge de 93 ans. Sa femme lui survécut, ne décédant que le 20 février l895 (exactement sept ans plus tard) à l'âge de 86 ans.


A Sainte-Hélène, le général Bertrand eut des difficultés à se procurer un domestique convenable, étant donné la médiocrité de la main d'œuvre locale comparée à celle qu'il avait employée en sa qualité de grand-maréchal du Palais. Il demanda à son père de lui envoyer un homme de confiance et le jeune Etienne Bouges, fils d'un des fermiers de la famille Bertrand s'offrit sans conditions. Au mois de janvier 1819, il débarquait à Sainte-Hélène, âgé de 24 ans.
Le 5 mai 1821, l'Empereur mourait et les domestiques procédaient à sa toilette funèbre : Bouges aimait raconter que Marchand lui demanda de soutenir la tête pendant qu'on le rasait. C'est un certain Dr. Fauconneau-Dufresne qui a recueilli ce détail (douteux) de la bouche même de Bouges et qui publia en 1881 une brochure évoquant la vie de famille des Bertrand pendant l'Exil, intitulée "Le Grand Maréchal Bertrand".
Quand Bertrand revint à Châteauroux, après l'annulation de sa condamnation par contumace, et qu'on lui eût rendu ses grades et décorations, Bouges se maria, demeura à son service jusqu'en 1830, date à laquelle il devint vérificateur des poids et mesures et cela jusqu'en 1855, quand il se retira à Châteauroux, 36 rue de la Manufacture.
Chevalier de la Légion d’Honneur par Napoléon III
Il avait rapporté de Sainte-Hélène une paire de bottes ayant, disait-il, appartenu à l'Empereur. Sa femme, veuve et sans héritiers, en fit don à un vieux militaire Sébastien Châtel, ancien cuirassier du 10ème régiment, son voisin rue de la Manufacture à Châteauroux. Celui-ci mourût en 1935.
Les bottes en question mesurent : - longueur du pied 27 centimètres - largeur du pied 8 centimètres. Elles ont été achetées par le Musée de Malmaison, après m'avoir été proposées par Mademoiselle Châtel, la fille, et que je n'aie pu les accepter, faute de crédits.
_______________________________

Serviteur du comte Bertrand, remplaçant de Bernard, a laissé un récit de sa vie à Longwood. Voici la description de la maison qu’Etienne Bouges nous a laissée ; ce texte a été publié et annoté par le Docteur Fauconneau-Dufresne dans le Souvenir Napoléonien.
« V. - HABITATION DE LA FAMILLE BERTRAND. SES HABITUDES
La famille Bertrand qui, depuis l'origine, vivait à part, avait d'abord habité Hutt's Gate. C'était une petite maison qui était sur le chemin de Jamestown à Longwood ; elle était mal distribuée et on y était très gêné. Bien qu'à vol d'oiseau, elle fût peu distante de l'habitation de l'Empereur, on n'y parvenait que par de longs détours[1], mais deux ans avant mon arrivée, on avait construit pour la famille Bertrand une maison en pierres, qui n'était séparée de la maison de l'Empereur que par son jardin.
Voici quelle était la disposition de cette maison devant l'entrée qui était située vers l'habitation de l'Empereur, il y avait une petite véranda qui servait de vestibule. De là, on entrait dans la salle à manger, puis dans le salon. La salle à manger n'était pas grande, mais le salon avait des dimensions convenables. Les deux pièces se commandaient. A la suite du salon, il y avait sur le jardin, une autre véranda, beaucoup plus grande que la première ; elle servait à la récréation des enfants, par le mauvais temps.
A gauche du salon, était la chambre à coucher de M""' la comtesse. Cette chambre était éclairée par deux fenêtres qui donnaient sur le camp de la garnison. Ce camp était séparé de la maison par un profond ravin. Auprès de la chambre, se trouvaient deux cabinets de toilette qui prenaient jour sur la cour. De l'autre côté du salon était la chambre des enfants, de la même grandeur que celle de M`- la comtesse ; leur gouvernante y couchait. Cette chambre avait aussi deux cabinets de toilette donnant sur la cour. Le premier étage était une mansarde. Le général y avait sa chambre au-dessus de celle de sa femme ; cette pièce y communiquait par un escalier intérieur. A côté, était un cabinet où il faisait sa toilette. Au dessus de la chambre des enfants, une pièce à cheminée servait de décharge. Le reste de la mansarde constituait deux autres petites pièces, l'une occupée par moi, et l'autre par les deux domestiques anglais. Le mobilier fourni par le gouvernement anglais était très médiocre. La cuisine attenait à la maison sans y communiquer directement, elle était sans plafond, comme une grange. Le cuisinier, dont on pouvait avoir besoin le soir, comme pour de l'eau chaude ou du thé, couchait sur un matelas posé sur une table. Les autres Chinois se retiraient la nuit dans des huttes à eux.


A mon arrivée, le jardin n'était ni terrassé ni clos, ce n'était qu'une pelouse en pente. Les sentinelles s'approchaient le soir des fenêtres de M"" la comtesse et auraient, pour ainsi dire, pu entendre ce qu'on disait dans la chambre. Je m'occupai de faire rapporter des terres pour égaliser le terrain, et je fis construire une assez jolie palissade en bois de sapin, d'un mètre de haut de manière à circonscrire un assez grand espace en forme de carré long. Les sentinelles furent, par la suite, obligées de rester à une certaine distance. Je fis placer des fleurs du pays dans le jardin, des géraniums surtout. J'y fis aussi planter des pêchers déjà en fleurs, et qui, moyennant de nombreux arrosements, donnèrent la même année des fruits, malheureusement fort médiocres. Ces pêchers étaient en touffes, comme ceux de nos vignes. Des plates-bandes furent établies autour des gazons. La cour n'était pas grande ; elle était séparée du jardin de l'Empereur par un mur, de sorte que, pour aller chez sa Majesté, il fallait sortir dehors.
M""' la comtesse Bertrand prenait son café au lit et ne se levait que pour déjeuner. Elle ne sortait presque pas. La gouvernante de ses enfants était pour elle une ressource mais, un an avant la mort de l'Empereur, elle se maria avec Saint-Denis, l'un des serviteurs de Sa Majesté, et elle fut habiter avec son mari ; tous les deux sont revenus à Paris[2]. Mme la comtesse avait toujours une mise soignée, même pour le déjeuner. Elle était ordinairement habillée de blanc, avec des peignoirs tuyautés. Quelquefois, elle allait se promener avec son mari et ses enfants du côté du camp, surtout le dimanche. Les officiers ayant disposé un espace pour faire des courses, ils avaient coutume de s'y rendre. Quelques personnes de la maison de l'Empereur y assistaient aussi. Il y avait près du camp, un marchand nommé Bannister, qui vendait de la mercerie et des étoffes. Les fils de Mme la comtesse étaient habituellement vêtus de nankin avec des vestes courtes en drap[3].
Mme la comtesse Bertrand allait très peu chez l'Empereur et l'Empereur ne venait que rarement chez elle. Comme, par suite de ses nombreuses fausses couches, elle était presque constamment souffrante, l'Empereur envoyait souvent M. Marchand, son premier valet de chambre, savoir de ses nouvelles. Je ne me souviens n'avoir vu venir l'Empereur que trois ou quatre fois. A sa première visite, il me prit par l'oreille de manière à me faire mal, en me disant : « Berrichon, va dire à la comtesse que je désire la voir ». Ses visites n'étaient jamais longues. Jamais, il ne vint le soir[4].
Un matin, l'Empereur se présenta vers dix heures. Il paraissait dispos et de bonne humeur ; le temps était doux et agréable. Il passa dans le jardin, frappa aux persiennes de Mme Bertrand et fit dire qu'il voulait déjeuner avec toute sa famille sur la pelouse. On apporta le déjeuner de chez lui. Le repas fut gai et l'Empereur s'amusa avec les enfants. Il avait sa tenue habituelle. Je remarquai son embonpoint, ses épaules larges et son col court. Il avait le teint basané. Ses cheveux étaient châtains, plats, clairsemés et grisonnants. Il avait peu de barbe qu'il faisait tous les jours avec soin. Ses mains et ses pieds étaient d'une finesse extrême. J'ai entendu dire à un marchand que l'Empereur n'aimait pas être gêné par un habit neuf, qu'il lui arrivait de faire retourner un habit usé pour éviter cette gêne. Peu après le déjeuner, il se retira. Ceci eut lieu environ 15 mois après mon arrivée dans l’île[5].
Les soirées étaient assez longues, car la nuit venait à six heures. Quoique M"'" la Comtesse reçut quelque-des différents docteurs[6], et de l'abbé Vignali, elle s'ennuyait beaucoup et pleurait souvent. A ma connaissance, le marquis de Montchenu, commissaire français ne vint jamais chez elle. Cependant, il y est venu plusieurs fois à Paris, depuis le retour de Sainte-Hélène. C'était un grand vieillard qui avait une abondance de cheveux blancs[7]. Je ne me rappelle pas, à plus forte raison, d'avoir vu venir chez elle, les commissaires autrichien et russe, MM. de Stürmer et Balmain.
Je n'ai jamais vu venir non plus chez M""' la comtesse Bertrand, M""' Montholon. Je crois qu'elles n'étaient pas bien ensemble. Elle quitta Sainte-Hélène peu de mois après mon arrivée. Je pense bien, cependant, qu'avant son départ, elle dut venir faire ses adieux à M"'" Bertrand. Elle partit avec un officier anglais et emmena sa fille et son fils Tristan, tous les deux étaient à peu près du même âge que les enfants de Mme Bertrand[8].
On dînait à 7 heures, et peu après, le général se rendait chez l'Empereur, il y passait presque toutes les soirées. Il y restait aussi une grande partie de la journée. L'Empereur le faisait, en outre, souvent demander et quelquefois même la nuit. Lorsque le général s'y rendait, il était toujours en tenue, c'est-à-dire qu'avec un habit bourgeois, un gilet de piquet blanc, une cravate noire, un pantalon de drap bleu ou de nankin, il mettait des bottes à l’écuyère. C'était une étiquette de l’Empire.
Le général avait une santé parfaite, je ne l'ai jamais vu malade. La mort de son père, arrivée en 1819, lui causa un profond chagrin[9]. Il se tint dans la chambre pendant plusieurs jours sans recevoir personne. L'Empereur vint le voir à cette occasion. »

____________________________________

[1] Inexact. La maison d'Hutt's Gate, à la limite sud-ouest du périmètre de 4 Milles, à l'intérieur duquel Napoléon pouvait se promener librement, était distante de Longwood de 500 mètres environ au début d'une longue ligne droite qui aboutit au corps de garde. Il n'y avait donc aucun détour entre les deux maisons et Napoléon vint souvent rendre visite aux Bertrand par la route directe.
[2] Ce mariage d'Ali Saint-Denis avec la jolie Irlandaise Mary Hall fit beaucoup de bruit dans le petit univers concentrationnaire de Longwood. Le fiancé venait la nuit chez Bertrand qui sert plaignit à Napoléon en décembre 1818 et s'attira cette réponse : on ne peut les empêcher de se marier, mais il faut gagner du temps. Il n'y a pas à craindre qu'elle revienne grosse. Il parait que la femme est sage et lui n'est pas libertin». Néanmoins il fut convenu d'un commun accord d'interdire les visites nocturnes. Le mariage fut béni clandestinement le 14 octobre 1819, Montholon et Mme. Bertrand étant témoins. L'apprenant, Napoléon s'emporta et interdit au ménage de cohabiter. Mais finalement la chambre d'Ali, dans les combles de Longwood, fut agrandie pour héberger Mary. Le 31 juillet 1820 elle accouchait d'une fille nommée Clémence. Napoléon, sans rancune, passa au cou du bébé la plus belle chaîne d'or de l'une de ses montres. (Cf. Guy Godlewski, chapitre les compagnons de la captivité, in Sainte-Hélène terre d'exil, Hachette, 1971).
[3] Les courses de chevaux du camp de Deadwood étaient l'occasion de tromper l'ennui mortel de Sainte-Hélène, mais surtout prétexte à se renseigner auprès des commissaires étrangers, le Français Montchenu, le Russe Balmain, l'Autrichien Stürmer. De petites intrigues inspirées par Napoléon s'y nouaient, à la fureur d'Hudson Lowe, qui exigeait de la part des intéressés des rapports circonstanciés sur les propos tenus par les Français.
[4] Sur les origines du refroidissement des rapports entre Napoléon et les Bertrand, Cf . la même étude. Quant aux fausses couches de Mme Bertrand, elles étaient la fable de l'île. J'en ai dénombré, dans les cahiers de son mari, trois avant la naissance d'Arthur Bertrand et trois après. Soit sept grossesses, dont une menée à terme, en cinq ans ! . . .
[5] Cette anecdote est inédite. Située par Bouges an printemps de 1820, en pleine fièvre de création des jardins, elle n'a suscité aucun écho dans les Cahiers de Bertrand qui, par lassitude, n'a rien noté cette année-là.
[6] Avant tout Antommarchi, à qui Napoléon reprocha injustement son intimité avec Fanny Bertrand. Egalement le Dr Livingstone, son médecin attitré et le Dr Verling qui donna occasionnellement des soins aux enfants.
[7] Les rapports de ce personnage ridicule ont été publiés par Firmin-Didot (La captivité de Sainte-Hélène, 1894) . Ceux de Stürmer, par St Cère et Schlitter (Napoléon à Sainte-Hélène, 1887). Ceux de Balmain, le plus intelligent des trois, dans la Revue Bleue (avril-octobre 1897). Tous fustigent les tracasseries inquisitrices d'Hudson Lowe.
[9] Inexact. Henry Bertrand mourut à Châteauroux le 13 mars 1820. Le Grand Maréchal dut apprendre la nouvelle en juin, mais nous avons dit que ses Cahiers furent interrompus cette année-là.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire