Présentation des domaines nationaux de Sainte-Hélène

Présentation des domaines nationaux de Sainte-Hélène

samedi 21 mai 2016

Les 150 ans des domaines français (partie 2 – Sainte-Hélène, la dernière île de Napoléon)

L’île de Sainte-Hélène au temps de Napoléon
Alors que Napoléon navigue vers Sainte-Hélène, le monde découvre l’existence de la « petite isle ». La presse s’empresse de publier – en recopiant des ouvrages confidentiels, souvent édités en très peu d’exemplaires, par l’Honorable Compagnie des Indes Orientales – des descriptions qui donnent une image très enluminée de ce que pouvait être l’île à l’époque. Ainsi les Français découvrent qu’elle n’est que :
[…] un amas de rochers où l’on trouve à chaque pas des traces d’un volcan éteint. […] On peut la comparer à un château au milieu de l’Océan, dont les murs sont trop élevés pour être escaladés avec des échelles. On ne trouve que trois ouvertures dans les immenses rochers qui en forment la ceinture. […] Outre les arbres fruitiers, Sainte-Hélène produit une immense quantité de graines et de légumes. Les ignames et les patates y tiennent le premier rang parmi les plantes alimentaires[1]. Dans les lieux mêmes incultes et déserts, il croît des fèves et des pois qui, quand ils sont mûrs, tombent d’eux-mêmes et se sèment ainsi de nouveau. Les vallées, et principalement celle de la Chapelle, produisent en abondance du persil, du sénevé, du pourpier, de l’oseille, de la camomille romaine sauvage, et une plante qui est un excellent remède contre le scorbut, de l’orge et des choux ; malheureusement les rats et les chenilles causent d’énormes dégâts parmi les graines et les herbages, et les habitants n’en récoltent ou n’en cueillent que ce que ces deux fléaux veulent bien leur laisser. S’ils étaient moins indolens, plus industrieux et plus industrieux et plus empressés à rendre leur séjour moins incommode, ils parviendraient sans doute à détruire les rats, comme ont fait les colons de l’île de-France ; et à force d’écheniller les plantes, ils extirperaient peut-être jusqu’au dernier œuf de l’insecte qui les dévore. […] C’est un spectacle excessivement pittoresque et divertissant que celui que présente la capitale ou le bourg de la Vallée de la Chapelle lorsqu’un vaisseau est arrivé au port. De toutes les collines et de toutes les vallées accourent les habitans des deux sexes pour voir les nouveaux venus et leur vendre leurs denrées : c’est un véritable jour de fête. Alors toutes les maisons du bourg, et même celles qui sont répandues plus loin dans la vallée, entre les arbres, deviennent autant de cabarets où l’on sert aux marins d’un punch excellent, et autant d’hôtelleries où on leur donne l’hospitalité. Pendant plusieurs jours ce ne sont que repas, danses et autres divertissemens. C’est un grand bonheur pour un de ces cabarets quand il s’y trouve quelques jolies filles, car tous les marins y accourent et y font une grande dépense. Ces filles sont des objets charmans quand elles se montrent sur des collines avec leur tablier blanc. Il en est beaucoup de fort aimables et de fort bien mises pendant le séjour des vaisseaux ; mais aussitôt qu’ils sont partis, la scène change : elles savent grimper sur les rochers et descendre nu-pieds avec autant de facilité que si jamais elles n’avaient porté de chaussure. […] On y compte entre deux et trois cents familles anglaises ou alliées à des Anglais ; chaque famille a sa maison et sa plantation vers le haut de l’île. On y a transporté depuis quelques années plusieurs familles chinoises qui s’y font remarquer par leur industrie. Le nombre des filles qui naissent à Sainte-Hélène surpasse de beaucoup celui des mâles […]. Il n’y a qu’un mauvais côté dans la situation des Héléniens : c’est d’être exposés à l’oppression du gouverneur[2].


« Public Notice » du 21 septembre 1818 – « Proclamation » - Annonce publique concernant les conditions de distribution du vin d’Afrique du Sud et les licences accordées. – Il s’agit ici de la plus ancienne publication publique imprimée par les services du gouvernement de Sainte-Hélène qui nous soit parvenue. – Collection Michel Dancoisne-Martineau
« Public Notice » du 21 septembre 1818 – « Proclamation » - Annonce publique concernant les conditions de distribution du vin d’Afrique du Sud et les licences accordées. – Il s’agit ici de la plus ancienne publication publique imprimée par les services du gouvernement de Sainte-Hélène qui nous soit parvenue. – Collection Michel Dancoisne-Martineau


C’est cette même île que Napoléon et ses compagnons découvrent le 15 octobre 1815 et dont la vue, depuis le Northumberland qui les amène, arrache à madame Bertrand une remarque demeurée célèbre par sa vivacité imagée :
[…] madame Bertrand, au premier aspect de cette île, fut frappée d’étonnement ; et l’horreur que lui inspira la vue de cette retraite lui arracha une exclamation qui n’est assurément pas de très bon goût, mais qui, dans son espèce de cynisme, peint fort bien la hideuse grandeur de ces lieux : « Le diable, s’écria-t-elle, a … cette île en volant ! »[3]
L’île va, cependant, très vite changer. L’administration britannique nomme comme gouverneur un fonctionnaire tatillon, sir Hudson Lowe. Il a tous les pouvoirs. Il transformera l’île en prison non seulement pour les Français, mais pour presque tous ses habitants. Seules une dizaine de familles de fermiers, de commerçants et de hauts fonctionnaires vont tirer avantage de la présence des Français et en tirer de substantiels bénéfices. Pour assurer la garde du Prisonnier de l’Europe, deux à trois mille fonctionnaires civils et militaires débarquent à la suite de Napoléon. Ensemble, ils vont vivre, s’épier, s’aimer, se haïr sur une île soumise à un couvre-feu qui accentue encore l’inévitable impression d’enfermement.

 
« Public Notice » du 27 juillet 1819 – « Proclamation » - Annonce publique concernant les permis de construire. – un des très rares placards originaux publiés par le gouvernement de Sa Majesté durant l’exil de Napoléon – Collection Michel Dancoisne-Martineau
« Public Notice » du 27 juillet 1819 – « Proclamation » - Annonce publique concernant les permis de construire. – un des très rares placards originaux publiés par le gouvernement de Sa Majesté durant l’exil de Napoléon – Collection Michel Dancoisne-Martineau


Napoléon, jeune homme, avait écrit dans un cahier de notes : « Sainte-Hélène, petite isle ». Cette notation, dans son évidence laconique, prend comme un sens prémonitoire lorsqu’on la reporte au destin de l’homme qui a occupé le devant de la scène internationale pendant quelque vingt ans. Le monde lui obéissait, le respectait quelquefois et le craignait toujours. Relégué sur ce rocher volcanique où le moindre incident – jusqu’à la mort d’un animal domestique - était un événement, il fut un objet de curiosité, un sujet de discussion et pour quelques deux ou trois cents hommes promis à l’obscurité l’occasion d’entrer dans l’histoire à l’ombre de sa renommée. Jamais Sainte-Hélène n’aura été si petite… .
Le 7 juin 1821, le prince de Metternich écrit dans son journal :
Personne n’est plus affairé qu’un imbécile, parce que pour lui tout devient une affaire importante ; personne ne se démène davantage parce que l’activité d’un sot ne mène à rien. Il ne tarde pas à s’en apercevoir et ne sait comment se tirer d’embarras. Il a beau faire, il a beau se donner toute la peine du monde, il ne parvient à mettre en mouvement que sa propre personne […]
Cette phrase semble avoir été écrite pour décrire sir Hudson Lowe, qui, le 25 juillet suivant, quitte l’île à bord du Dunira. Il laisse derrière lui une tombe sans nom. Durant les quelques semaines qui précèdent son départ, le gouverneur, trop occupé à s’approprier le maximum des meubles[4] ayant servi à son prisonnier, ne s’intéresse plus aux affaires de l’île. Jamais il n’aura davantage mérité ce qualificatif de « hyène prise au piège » que Napoléon lui avait attribué. Lorsque, enfin, il voit le corps de ce prisonnier qui, insolemment, s’est dérobé à ses regards pendant sa captivité, il considère sa mission accomplie[5]. L’île est encore plongée dans un sommeil imposé par son administration, qui n’a su que promulguer interdits sur interdits. Les militaires anglais, oisifs, attendent l’ordre du départ et les régiments de la Compagnie ignorent les intentions des Directeurs. Les denrées stockées, désormais inutiles, s’accumulent dans les magasins. Postes d’observation, postes de garde et canons sont maintenus sans conviction. Les bâtiments construits pour les officiers et les soldats sont désertés. Les chasseurs de reliques commencent à dépecer la misérable maison de Longwood et le « palais » jamais habité de Longwood New House.
Ce scandale dénoncé par les milliers visiteurs de passage et les marins français durera jusqu’en 1858[6].


  « Public Notice » du 30 novembre 1820 – « Proclamation » - Annonce publique rappelant à la population les conditions selon lesquelles ils sont autorisés à garder des chèvres – restrictions drastiques et coûteuses mais essentielles à la reforestation de l’île. – un des très rares placards originaux publiés par le gouvernement de Sa Majesté durant l’exil de Napoléon – Collection Michel Dancoisne-Martineau
« Public Notice » du 30 novembre 1820 – « Proclamation » - Annonce publique rappelant à la population les conditions selon lesquelles ils sont autorisés à garder des chèvres – restrictions drastiques et coûteuses mais essentielles à la reforestation de l’île. – un des très rares placards originaux publiés par le gouvernement de Sa Majesté durant l’exil de Napoléon – Collection Michel Dancoisne-Martineau




[1] Au point que les habitants de l’île étaient surnommés les Yamstocks (mangeurs d’ignames).
[2] Description de l’île Sainte-Hélène, séjour destiné à Napoléon Bonaparte, publié à Paris en 1815.
[3] Extrait du « Carnet d’un voyageur » publié en 1819 à Paris.
[4] Nous disposons de milliers de pages de correspondance sur ce dossier des meubles « prélevés » par sir Hudson Lowe.
[5] Il y a un contraste sidérant dans la teneur de ses papiers avant et après mort de Napoléon.
[6] Nous sommes encore à la période faste de Sainte-Hélène qui s’arrêtera avec l’ouverture du canal de Suez. Pour de plus amples informations sur ce sujet, lire l’excellent article de Thierry Lentz publié par Fayard en 2005 dans l’ouvrage collectif « Sainte-Hélène, île de mémoire ».


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