Présentation des domaines nationaux de Sainte-Hélène

Présentation des domaines nationaux de Sainte-Hélène

samedi 8 avril 2017

Henri Roger : le troisième Conservateur des domaines nationaux

Lorsque le conservateur des domaines, Lucien Morilleau, meurt d’une hémorragie cérébrale, le 10 février 1907 – sans avoir quitté l’île depuis 1859 –, sa femme Louisa[1] demeure à New House et assure l’intérim de la conservation des domaines, le poste consulaire restant vacant. Elle ne dispose comme revenu que de la pension militaire de son mari[2].


[1] Née Louisa Elisabeth Thompson le 6 juillet 1842 et mariée à Lucien Morilleau le 6 avril 1861 à Sainte-Hélène.
[2] Soit 1.200 francs. 

Henri Roger (à droite, penché) en compagnie du Révérend Grant. Il s'agit là de la seule photographie d’Henri Roger que nous ayons à notre disposition.

Le 27 janvier 1908, Henri Roger, le remplaçant de Morilleau nommé par Paris, arrive à Sainte-Hélène. Elle quitte l’île le 25 juillet 1908 pour rejoindre une de ses filles installée à East London en Afrique du sud dans la province du Cap.

À peine en poste, Henri Roger reçoit lord Curzon qui nous a laissé un récit de sa visite durant laquelle il rencontre le jeune consul qui demeure à New House. Le conservateur s’avère être un piètre guide car dès le début de la visite il confond l’ordre des pièces de la maison et de ce qui constitue l’appartement de l’Empereur. Lord Curzon lui demande ses sources et le consul, qui lui avoue ne rien connaître au sujet, lui demande – non sans humour – s’il accepterait de le remplacer de façon permanente à son poste. L’anglais finira la visite en se prêtant au jeu et en évoquant, avec un luxe de détails, les longues heures de l’exil. Lord Curzon, qui avait accepté l’hospitalité de Plantation House, identifiera ensuite la table de billard que Napoléon utilisait à Longwood. Le désintérêt du conservateur pour l’histoire de Napoléon sera même évoqué par les quelques voyageurs français de passage sur l’île qui découvrent une maison laissée à l’abandon dans laquelle traînent les différents outils et matériaux de construction utilisés du temps de Morilleau. Pas une fois, il ne se référera à l’histoire de Longwood House et de Napoléon dans ses rapports dans lesquels il se contente de se plaindre de la médiocrité de ses émoluments[1], de la difficulté qu’il a à vivre à Sainte-Hélène avec sa femme et ses huit enfants, de son « état de débilité physique » et de la « neurasthénie » de son épouse. Il se met en tête de vouloir convaincre Paris de supprimer le poste de conservateur des domaines. 

Afin d’être plus convaincant, il précise dans chacune de ses dépêches adressées au ministre des Affaires Étrangères que :
« [sa] mission est une mission de tout repos [et qu’il ne peut] lui cacher que, par cela même, [il] s’achemine fatalement vers l’abêtissement grâce à une vie inactive et solitaire [et qu’il détient], de par le monde, le poste record de tout repos – même en y ajoutant à sa fonction de Conservateur celle d’agent consulaire. [Dans ces conditions, il peut donner son] humble avis sur l’opportunité de supprimer le poste de conservateur à Sainte-Hélène. Le poste de conservateur de Longwood Old House et du Val Napoléon n’est plus aujourd’hui d’aucune utilité. Un simple surveillant et un ouvrier manœuvre peuvent garder et entretenir ces propriétés. »

Par contre, il ne manque pas de préciser que …

« … si cependant quelques années passées dans l’exil de Ste Hélène pouvaient compenser la perte de la santé par un gain pécuniaire appréciable, il n’y aurait rien à dire [et ceci malgré l’] insalubrité, [la] tristesse [et la] cherté de vie [qui] règnent sur le rocher sur lequel [on l’] a envoyé[2]. »

Le ministère des Affaires Étrangères, sensible à ses plaintes, lui offre, au mois de novembre 1912, l’agence consulaire à Garrucha en Espagne. Cette destination déplaît à Roger qui décline l’offre car il s’attendait à être muté à Paris. Par son refus, il n’a plus le choix et doit demeurer à Sainte-Hélène sans qu’il comprenne le but d’une mission qui le dépasse. 

On comprend ainsi que des visiteurs nous laissent des témoignages comme celui-ci :

« Elle est longue et triste, cette correspondance des consuls avec le département, de 1853 [sic] à nos jours. Ce ne sont que plaintes toujours renouvelées de consuls aigris, malades, sur l'insalubrité des lieux, le manque de crédits, et fins de non-recevoir du ministère en France, pour qui cette île sans agitation politique et sans activité diplomatique n'offre pas d'intérêt[3]. »

Photographie de Longwood House prise à l'occasion de la visite de lady Connaught


Roger n’a pas compris qu’un conservateur à Sainte-Hélène est, avant tout, en charge de l’entretien des domaines et se doit de participer aux travaux. Il croit que, comme du temps du premier Conservateur en titre, Gauthier de Rougemont, il n’est responsable que de l’accueil des visiteurs qui deviennent très rares[4]. Alors que Morilleau parvenait à maintenir la maison dans un état satisfaisant avec presque rien, Henri Roger – tout en continuant de se plaindre qu’il n’a absolument rien à faire et qu’il s’ennuie ferme – déclare pour justifier la dégradation de Longwood House qu’…

« … une couche de peinture ne consolide pas des poteaux pourris et quelques ardoises changées ou des gouttières ressoudées ne rajeunissent pas une maison restaurée en 1859 et sur laquelle des pluies torrentielles et des vents violents sévissent pendant presque toute l’année[5]. »

Après plusieurs années d’un tel désintérêt, la maison est en si mauvais état que le gouvernement local décline poliment l’offre de Roger de mettre Longwood House à la disposition des rescapés du Papanui qui a pris feu dans la rade de Jamestown le 10 septembre 1911. Deux ans plus tard, le 3 novembre 1913, les marins de la Jeanne d’Arc découvrent Longwood House délabrée durant leur escale à Sainte-Hélène. Sur l’initiative du capitaine de vaisseau Grasset, les officiers, scandalisés par l’état des lieux, font un rapport suffisamment convaincant[6] pour que la chambre des Députés vote, le 11 mars 1914, un crédit supplémentaire de 20.000 francs pour l’entretien des domaines. Les travaux commencent le 8 avril 1915 et se terminent 29 avril 1916. La note est de 31.000 francs. L’entreprise Solomon qui, une fois de plus, abuse de son monopole d’agent maritime est responsable du dépassement de crédit en doublant les prix des boiseries par rapport au devis initial. Le ministère des Affaires Étrangères comble ce déficit en prélevant la somme sur son budget de fonctionnement. Aussitôt les travaux achevés, Henri Roger demande sa mise en disponibilité en France et qu’on veuille bien nommer son successeur le plus rapidement possible. Le 4 octobre, Paris accepte et Roger recommande au ministère d’envoyer « comme conservateur à Sainte-Hélène, un officier blessé ne pouvant plus servir à l’armée[7] ». Le 6 novembre 1916, Roger remet au gardien de la Tombe, Bazett Legg, les titres de propriétés et les archives des domaines. Il quitte l’île le 11 novembre. Bazett Legg accepte de prendre en charge les pauvres collections des domaines qui, suite à une demande de l’administration des Beaux-arts, avaient fait l’objet d’un inventaire le 26 décembre 1913. 

La réponse du conservateur se passe de commentaire :

« Les domaines français de Sainte-Hélène ne possède à Longwood Old House qu’un buste de Napoléon 1er (d’après Chaudet) livré directement et non prêté par l’administration des Beaux Arts[8]. »




[1] Lorsque Roger affirme que son « poste est un poste de misère et de famine pour un fonctionnaire venu de France », il se base sur les revenus de ses prédécesseurs. Les rapports de Gauthier de Rougemont n’étaient déjà qu’une longue plainte d’insuffisance de ses émoluments et pourtant…  il recevait 20.000 francs de traitement, une retraite militaire comme chef d'escadron et une pension de la Légion d’honneur. Le loyer de New House était payé par le Département. Mareschal percevait 12.000 francs en plus de sa retraite de capitaine et de sa pension de la Légion d’honneur. Le loyer lui était également payé par le ministère. Quant à Morilleau, il recevait, comme Roger 6.000 francs de traitement mais il pouvait aussi compter sur sa retraite militaire de 1.200 francs et une pension pour la Médaille militaire. Roger est le premier conservateur à ne pas être un militaire en retraite. Gauthier de Rougemont avait pourtant bien recommandé de ne pas attribuer ce poste à un civil… mais, à vrai dire, pour des raisons bien différentes. Pour le vétéran de Waterloo, les lieux saints ne pouvaient être gardés que par un militaire.
[2] Correspondance de Roger – Archives des Domaines français de Sainte-Hélène.
[3] Extrait de Belle Marine de Louis Daniélou, Gallimard, Paris, 1940. Copie du texte donné par Pierre Caillot sans la référence de la page.
[4] Dans une dépêche du 17 avril 1912, Roger remarque : « En effet, les visiteurs deviennent de plus en plus rares et alors qu’autrefois plus de 1500 navires faisaient escale chaque année à Ste Hélène, il n’y a plus aujourd’hui qu’une moyenne de 45 navires qui jètent l’ancre dans la rade de Jamestown ; et encore sur ce nombre, 24 sont des paquebots poste obligés de s’arrêter à Ste Hélène. Les navires de guerre anglais viennent ici très rarement et les navires étrangers ne viennent plus du tout. Il y a près de 7 années qu’un vaisseau de guerre français n’est venu dans les eaux de Ste Hélène (le dernier en juin 1905). Depuis mon arrivée en 1908, je n’ai jamais vu un navire battant un pavillon  mais j’ai eu l’honneur de voir trois français visiter l’habitation de Napoléon ».
[5] Rapport du 27 novembre 1911.
[6] Ils furent aidés par l’écrivain Albéric Cahuet qui mena une campagne de sensibilisation avec l’aide d’un journaliste italien, M. Cavicchioni.
[7] Dépêche du 20 octobre 1916 adressée au Bureau du Personnel.
[8] Ce buste est toujours à Sainte-Hélène. Il est inscrit, aujourd’hui, dans les inventaires du château de Malmaison sous le n° MM.40.47.4836. 

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